« Ce qui est à mobilité réduite, ce ne sont pas les wallons : c’est la Wallonie »(¹)

En 2019, se déplacer vers le travail, l’école, les services, les activités de loisir est plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, depuis les années ‘60, le territoire wallon est pensé pour être sillonné en voiture. En conséquence, de vastes zones d’habitat et d’activités économiques sont éloignées des gares et mal desservies par les réseaux de bus. Avec les évolutions sociétales des dernières décennies (taux de chômage important, accroissement des inégalités sociales, multiplication des ménages monoparentaux, réduction des services et commerces de proximité, vieillissement de la population, …), l’accès à la voiture individuelle n’est pas garanti pour tous : non seulement l’achat et l’entretien d’un véhicule motorisé sont de plus en plus coûteux, mais la formation à la conduite automobile a subi les dernières années des modifications réglementaires qui la rendent elle aussi plus coûteuse et plus complexe, tant en termes de procédures administratives qu’en terme de connaissances à acquérir pour réussir les épreuves donnant accès au permis de conduire.

Parallèlement, si les moyens de déplacement disponibles se sont – assez récemment – diversifiés (voitures et vélos partagés, vélo électrique, trottinettes…), leur utilisation suppose généralement des capacités notamment de lecture et d’écriture, alors que 10% des adultes environ sont analphabètes ou illettrés. Souvent, elles comportent des technologies numériques qu’une part significative de la population maîtrise mal.

Les problèmes de mobilité observés aujourd’hui en Wallonie sont pour partie imputables à une inadéquation de l’aménagement du territoire et de l’offre de services de transport en regard des impératifs de mobilité faits aux individus. Et ces problèmes de mobilité impactent plus lourdement les personnes peu scolarisées, sans emploi ou en situation de pauvreté que les autres. Elles aussi doivent effectuer de nombreux déplacements – pour accéder aux services d’aide sociale, emmener les enfants à l’école, se rendre au FOREM, suivre une formation, rendre visite à des proches, etc – mais il n’est pas rare que les ressources et compétences aujourd’hui nécessaires aujourd’hui pour aller facilement et rapidement d’un endroit à l’autre leur fassent défaut.

Depuis 2016, CAIPS mène un travail d’analyse, de sensibilisation et d’interpellation des pouvoirs publics sur cette problématique, au moyen de tables-rondes, de formations, de conférences et de réseautage régional et international, notamment avec le soutien du Consortium « Mobilité pour tous ». Ses Etats généraux 2019 étaient l’occasion d’explorer la question sous divers angles, et de mettre la focale sur des solutions de mobilité inclusive qui font leurs preuves en Wallonie et en France dans le secteur de l’insertion socioprofessionnelle.

Les travaux de la journée ont permis de mettre en exergue plusieurs constats et propositions :

  1. Mobilité, pauvreté et exclusion sont intimement liées, mais précisément à cause de cette transversalité, les difficultés de déplacement des personnes précarisées constituent trop souvent un « point aveugle » tant des politiques de mobilité que des politiques de lutte contre la pauvreté. Aussi, nous avons choisi avec nos partenaires de mettre en avant un nouveau concept : la « mobilité inclusive ». Il émane d’un constat : l’inégal accès aux « savoir-bouger » et « pouvoir-bouger » sur les territoires. Il invite à lever les freins cognitifs, psychologiques ou physiques, matériels, financiers qui compromettent et réduisent les capacités à se déplacer.
  2. Au vu de la DPR, le mémorandum élaboré par le Consortium « Mobilité pour tous » à l’occasion des élections générales de mai 2019 garde toute sa pertinence et doit être soumis aux nouvelles autorités wallonnes dont il importe qu’elles s’en saisissent et s’en inspirent dans les politiques futures. On pourra utilement en prendre connaissance sur : http://www.caips.be/images/caips/documents/Actions/Permis_de_conduire/Memorandum_2019.pdf
  3. En matière d’accès au Permis de conduire B, une révision urgente de la réglementation wallonne est nécessaire : les nouvelles contraintes réglementaires et les coûts majorés de la formation et des épreuves obligatoires pour l’obtention sont très excluants pour les personnes les plus pauvres et les moins qualifiées. Nous défendons, d’une part, le principe de l’existence de la « filière libre » pour la formation pratique à la conduite automobile, et d’autre part, le développement d’auto-écoles sociales subventionnées, dotées de modèles pédagogiques et de réglementations spécifiques adaptés à leur objet social.
  4. Nous proposons d’organiser le financement de filières ou de modules de formation à la mobilité adaptés aux besoins, ressources et capacités des personnes fragilisées chez les opérateurs qui les accompagnent et les forment d’ores et déjà. Dans une telle perspective, il a été souligné à de nombreuses reprises, qu’un accompagnement individualisé, adapté et s’inscrivant dans la durée est requis.
  5. Le soutien à la mobilité inclusive doit à terme devenir un nouvel objectif dans les subventionnements publics ou les appels à projets, notamment ceux portés par le FOREM.
  6. Penser une mobilité inclusive, c’est aussi améliorer l’accès aux moyens de transport et aux bâtiments publics pour les personnes à mobilité réduite. Promouvoir la gratuité des transports en commun n’a de sens si cela s’accompagne d’un véritable accès des espaces publics et transports en commun pour les personnes à mobilité réduite.
  7. Des intervenants ont insisté sur la nécessité de mobiliser les entreprises dans cet effort collectif vers une mobilité inclusive : sensibilisation des employeurs quant à l’exigence souvent excessive de possession d’un permis et/ou d’un véhicule dans les offres d’emploi, formation à la conduite à financer par les fonds professionnels quand l’usage de la voiture est indispensable dans un emploi peu qualifié, mise à disposition de moyens de transport alternatifs…
  8. Investir ce nouveau champ d’action, c’est aussi contribuer à la création et au développement de nouveaux métiers. Des gisements d’emplois sont à exploiter : conseiller en mobilité-insertion, régisseur de plateforme numérique de mobilité, instructeur de conduite dans le secteur social en sont de premiers exemples. C’est aussi créer des emplois de proximité pour les publics à qualification réduite, par exemple de chauffeurs.

Ces propositions ne nécessitent pas toutes des moyens financiers importants : le secteur non-marchand est porteur d’une expertise partageable et produit déjà des outils et supports pédagogiques qui font leurs preuves, comme des « Diagnostic Mobilité individuel » que le partenariat Mob’In Europe vise à collecter, améliorer, tester et diffuser entre autres en Wallonie. Mais les nombreuses initiatives qui se sont multipliées ces dernières années ont besoin du soutien des pouvoirs publics : leur pérennisation suppose un cadre cohérent et mieux intégré. Un plus grand intérêt du politique s’indique clairement.

Aussi, nous lançons un appel aux autorités politiques régionales. Dans le cadre du futur Plan wallon de lutte contre la pauvreté, une large concertation doit être impulsée, en effet, en la matière, une approche multidimensionnelle s’impose. La nouvelle Déclaration politique régionale annonce « renforcer le cadre de l’insertion socioprofessionnelle et de la formation ». On ne peut que se réjouir de l’intégration de cette politique étrangement oubliée jusqu’à ce jour. Nous demandons au gouvernement wallon d’aller jusqu’au bout de cette nouvelle approche par la prise en compte de la mobilité inclusive dans ses objectifs et mesures effectives.

Motion rédigée par le CA de CAIPS en écho des 21èmes Etats Généraux de CAIPS, organisés le 20 septembre 2019 à Liège, sur le thème « Mobilité inclusive : une politique à inventer pour la Wallonie » dans le cadre du partenariat Erasmus+ « Mob’in Europe » avec le soutien de l’Instance Bassin Enseignement-Formation-Emploi de Liège et de la province de Liège.

(¹) Propos tenu par une participante lors des Etats Généraux de CAIPS du 20 septembre 2019